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 5.4.2 Les limites du discours

5.4 Penser dans une langue

 

 Les langues occidentales nous font croire que penser est uniquement un cheminement avec un point de départ (souvent une question), un cheminement, et un point d’arrivée (LA réponse). Nous avons cependant un autre mode de pensée qui consiste à voir la carte (vision allocentrée) plutôt que la route (vision égocentrée)[1]. Cette deuxième forme de pensée nous permet de prendre en compte des objectifs multiples, des approches multiples sans devoir les relier « a priori ». Penser revient alors à tracer de nouvelles routes sur cette carte.

Les travaux récents en sciences cognitives montrent que chacun de ces deux modes de pensée est limité par notre mémoire de travail, une mémoire à court terme qui nous permet de « garder à l’esprit » un ensemble de concepts pour les relier entre eux.

Le langage humain est un moyen de dépasser cette limite cognitive dans le cas du premier mode de pensée (celui qui consiste à associer différents concepts en série pour construire un discours, un cheminement) : la langue que nous avons apprise est constituée de « mots symboliques » que nous conservons dans notre mémoire à long terme, beaucoup moins limitée que notre mémoire de travail. Ainsi, nous pouvons stocker dans notre mémoire à long terme des concepts associés à ces mots, et réalimenter notre mémoire de travail pour les relier sous la forme d’un cheminement linéaire que nous appelons discours.

Pour dépasser les limites cognitives dans le cas du deuxième mode de pensée (celui qui consiste à faire des liens entre différents concepts sans liens entre eux, comme si nous cherchions à relier des points sur une carte à deux ou plusieurs dimensions), il existe également une méthode, même si nous l’avons « oubliée » dans la culture occidentale : il s’agit d’apprendre et de conserver dans notre mémoire à long terme non plus des mots symboliques (qui se relient en série) mais des lieux symboliques. Les grecs puis les moines du Moyen Age utilisaient ainsi des lieux physiques (par exemple une centaine d’endroits remarquables dans une cathédrale : vitraux, sculptures, chapiteaux…) pour y associer un concept à chacun. Penser revient alors à se déplacer mentalement pour trouver de nouveaux cheminements entre les différents lieux de mémoire – les « loci » - auxquels on a associé nos différentes idées et expériences. Cette méthode, dont la véritable approche comme mode de pensée a été oubliée jusque récemment, s’appelle « l’art de la mémoire ».

Il est aussi possible d’associer des concepts à d’autres cartes que celles de territoires physiques. Ainsi, il apparaît que les 150 psaumes répétés très régulièrement encore aujourd’hui par les moines dressent une carte de ce qu’on appellerait aujourd’hui des états mentaux (l’amour, la fierté, la miséricorde, mais certains de ces poèmes traduisent également la haine, la colère ou la peur afin de « penser » nos sentiments et ceux des autres). De même, il semble que les contes oraux de la tradition occidentale dressent une carte  des fautes et solutions (chaque conte part de la transgression d’un interdit selon Bettelheim[2]), les généalogies racontées par les griots africains dressent une carte des personnalités et les 8 trigrammes du Yi King dressent une carte des possibles (les hexagrammes représentant alors les 64 façons de passer de l’un à l’autre) : « Le Tao engendre le Un. Le Un engendre le Deux. Le Deux engendre le Trois. Le Trois produit les Dix-mille-êtres (la totalité des êtres) » (Tao Te King)

Il semblerait également que l’art de la calligraphie chinoise (qui est in fine constituée que de quelques types de traits mais qui sont disposés à différents endroits pour constituer un des plus de 50000 caractères possibles) est également un moyen de créer un cheminement sur une carte symbolique : « On regarde le caractère calligraphié comme une vie. Il dispose d’un corps : la partie gauche est Yang, la droite est Yin, le haut représente le ciel et le bas la terre. La calligraphie doit être équilibrée et ne pas aller trop près du bord. Ainsi, par exemple, on dit aux enfants : « n’allez pas jusqu’au ciel, laissez l’énergie circuler ». Il dispose d’un cœur, représenté par la ligne centrale qui sépare la calligraphie en deux. Ce cœur « bat et parle ». L’énergie de l’auteur est transmise à la calligraphie dans les traits. Lorsqu’on n’est pas poète, on n’a pas le bon rythme et on ne peut pas faire de bonnes calligraphies[3] ».


[1] Jean-Michel Cornu, Prospectic, nouvelles technologies, nouvelles pensées, FYP éditions 2008 chapitre 9 : Modes de pensée et conflit d’intérêt – voir aussi http://www.cornu.eu.org/news/nous-avons-non-pas-un-mais-deux-modes-de-pensee

[2] Bruno Bettelheim, psychanalyse des contes de fée, Robert Laffont 1976

[3] La calligraphie chinoise, rencontre avec maître Shi Bo : http://www.cornu.eu.org/news/la-calligraphie-chinoise

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