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 2.6.2 Atelier interculturel lors de Lift Marseille 2010

2.6 Rencontres à Dakar et Marseille

 

Une vingtaine de correspondants se retrouvent pour la deuxième année consécutive à la rencontre Lift à Marseille du 5 au 7 juillet 2010. La première journée est consacrée à des ateliers et c’est l’occasion d’organiser une demi- journée autour des travaux du groupe « interculturel ». De nombreux aspects sont échangés (en français) enrichis d’exemples en provenance du , , Brésil, , Colombie, , , , Québec, Pologne… De nouvelles interviews furent également tournées. Leur retranscription a été insérée dans les différents thèmes qui ressortent de la discussion.

Trois grands thèmes ont été abordés dans la discussion, en particulier l’obligation (ou l’interdiction) de parler le français, les limites de ce que l’on peut penser lorsqu’on parle une langue, et enfin l’évolution du français vers plusieurs français. Un autre thème sur la place des personnes aux différents âges a également été abordé dans les interviews .

Faut-il parler le Français ?

Le français est à la fois dans plusieurs la langue de l’ancien colonisateur et la (ou une des) langue(s) officielle(s). Utiliser le français dans un échange n’est donc pas neutre. Pour immigrer en il faut savoir parler français. Mais au , avec les problèmes de l’immigration et le risque d’oublier sa culture, certains ne veulent plus parler le français de .

Housseni () : ne pas oublier sa culture[1]

Il y a une chanson... je ne me souviens plus du nom de la cantatrice. En fait c’est une chanson qui interpelle les jeunes, maintenant, qui ont tendance à oublier leur culture, leur société. La dame elle dit « ??? » - Eh toi, tu as beau singer les autres, le tronc d’arbre a beau séjourner dans l’eau, il ne deviendra jamais caïman ! ». Cette chanson c’est pour montrer à la jeune génération que c’est bien de regarder les autres, mais il faut se connaître soi. C’est-à-dire : ce qu’il y a chez toi... tu ne peux pas être comme les autres. Et là, la cantatrice veut montrer que... il faut être soi-même.

D’ailleurs elle n’est pas la seule ! Un autre chanteur, sur la même lancée, dit la même chose. « Miye miye / O yo ye ... » - « On est ce qu’on est, on ne saurait être ce qu’on n’est pas ! ». Donc voyez-vous c’est des chansons qui sont là... qui ont du succès, mais quand même, c’est une interpellation de la nouvelle génération est rester dans leur culture.

Parfois les langues régionales sont perçues comme une résistance au français. Il existe aussi des mélanges comme le nouchi qui est la langue des jeunes en cote d ’ivoire (quand ils sont en colère…). Nouchi veut dire  « moustache » et il dérive du dioula[2] à 70%. Il est utilisé en particulier par le chanteur Alpha Blondi.

Plusieurs des participants se posent la question : Ne va-t-on pas se mettre à coté du développement si on ne parle pas le français de  ?

Cette situation n’est pas spécifique au français. En Jamaïque, par exemple, on utilise un anglais déformé (le concept de Babylon est le symbole du pouvoir blanc). En Colombie l’identité cherche à s’affirmer plutôt face aux Etats Unis, plutôt que par rapport à l’Espagne dont la Colombie utilise la langue, mais par contre l’espagnol se prononce différemment.

Dioncounda () : « Miye miye/O yo ye... » (on est on est/ce qu’on est…)[3]

Ce que recouvre l’expression « on est on est / ce qu’on est », ça veut dire qu’on ne peut pas forcer le destin, ou alors qu’on a beau forcer le destin, on ne peut devenir que ce que l’on est, atteindre sa propre valeur, on ne peut pas inventer une valeur pour soi. Et donc ça a été... comme un phénomène de mode, et quand ça coïncide avec des moments [...] de grande mutation sociale, [...] ou alors quand ce morceau passe à la télé, chacun chante « on est on est... ». [...]

C’est dans un langage très familier, mais le sens concerne tout le monde , tu crois être le nombril de la terre alors qu’en fait il n’en est rien. Le nom de ce chanteur c’est Mangala Camara, qui apparaît souvent dans des tenues... folkloriques.

 

Laurent (Pologne) : « Là-bas » symbole d’ailleurs[4]

Alors, juste pour situer le contexte de la chanson, « Là-bas » est une chanson qui est sortie à la fin des années 80, dans laquelle Jean-Jacques Goldman chante en duo avec une Anglaise, je ne me souviens plus exactement du nom, et cette chanson m’a marqué par ce que j’avais été touché à l’époque par la problématique que Goldman soulevait dans cette chanson, qui était les problèmes d’émigration et d’immigration. Et je trouve cette expression très belle parce que Goldman a bien réussi à retranscrire la part d’imaginaire qui est toujours sous-jacentes à des problématiques d’immigration. « Là-bas » ça symbolise avant tout « ailleurs », au-delà des frontières, et il y a toujours cette part de mirage, c’est-à-dire que « là-bas » l’herbe est toujours plus verte que chez soi. Et accessoirement, aussi, j’aime bien cette chanson qui soulève un autre problème d’actualité, c’est la difficulté à concilier vie professionnelle et vie de famille, puisque dans cette chanson, Goldman explique le parcours d’un immigrant qui décide de quitter sa famille pour aller travailler aux Etats-Unis et accomplir ses rêves [un mot inaudible ???].

Le multilinguisme

Pourtant on peut parler bien le français et avoir un langage identitaire (comme cela a été constaté par les linguistes dans les banlieues françaises).

Le , après le départ des allemands devint un protectorat franco anglais… et un très multilingue. Tout le monde est bilingue anglais-français et parle également une ou plusieurs des 210 langues locales. Il n’y a pas de langue nationale à l’école donc on parle le « pidgin », une sorte de créole anglais (« Tu go où ? »). Cependant les provinces sont soit anglophones soit francophones. La jeunesse urbaine à créé le « camfranglais » qui varie selon les villes. Il s’agit est un mélange de français, d’anglais, de locutions des langues locales et de verlan. Certaines chansons sont en langue localeet d’autres en pidgin. Yaoundé, la capitale du , est un regroupement de 20 communes différentes. Environ 1/3 des maires parlent l’anglais et 2/3 le français, mais les anglophones parlent souvent en français

Le français a également une place dans des dont ce n’est pas la langue nationale. En Pologne et dans la plupart des de l’est de l’Europe, le français est la langue de la culture et de l’amour. Ce sont pratiquement les femmes et les milieux aisés qui parlent le français (contrairement en où les femmes sont peu scolarisées). Ceux qui parlent français parlent un français très pur. Pourtant, beaucoup de patois polonais sont encore pratiqués (ceux qui parlent le polonais « officiel » ne les comprennent pas) et tout le monde parle aussi le polonais, même si la diaspora parle un polonais un peu différent (mais surtout par l’accent).

En par contre, avant 1993 (naissance de la fédérale), les néerlandophones parlaient presque tous le français. Actuellement c’est encore le cas dans les milieux aristocrates, mais pas en public. Si on pose une question en français à un flamand il dira ne pas « comprendre » pas. Mais si on lui dit que l’on est français et non wallon alors il répondra sans trop de problème en français ! Il s’agit dans ces cas là, essentiellement d’une question identitaire et de reconnaissance. Le manque de gouvernement que connait aujourd’hui la en est une preuve éclatante.

Parler une langue simplifiée

Outre un frein « politique » à la pratique d’une langue, il peut exister une difficulté culturelle. Ainsi, en par exemple, on ne parle (ou ne compose des chansons) que si on l’a maîtrise complètement. Il n’y a pas cette peur en et l’africain commence à utiliser une langue dès qu’il en a appris les rudiments. Cette pratique aide à apprendre et donc à développer le multilinguisme. Il semble cependant qu’en actuellement on se décomplexe grâce aux technologies (blogs, sms..).

Dominique () : de la Bicyclette à la Cibyclette[5]

(fredonne) on y voyait les beaux matins, la la la la la la la la, avec Paulette.

 Alors « bicyclette », je ne peux pas entendre ce mot-là sans penser à la chanson qui a été interprétée par Montand, qui n’est pas de  lui d’ailleurs, je crois que c’était un Américain qui l’avait écrite, en français. Et après donc, « bicyclette » - « Paulette », « cibyclette » - Bourvil, qui lui est presque bègue dans une interprétation de « cibyclette »... Et donc voilà, j’ai... soixante ans et... une bonne partie de ma vie – parce que cette chanson-là a été créée en 70, une bonne partie de ma vie aura été rythmée par le mot « bicyclette » et l’image que Montand m’en donnait.

Le musicien malien Idrissa Soumaoro dit dans la chanson « ancien combattant » : « J’ai tué allemand, j ’ai tué français petit n ’imprudent provocateur, tu ne sais pas que j’ai fait la guerre mondiaux. Je suis tchéfaré. Une balle est entrée par mon front et sortie par mon tôn (nuque en Bambara) ». Il utilise l’argot des tirailleurs sénégalais. Le chanteur Zao de RDC a repris cette chanson 20 ans après.

Frank () : des mots très simples pour des sentiments profonds[6]

Alors c’est un hommage aux Beatles : « Michelle / Ma belle / Sont des mots qui vont très bien ensemble / Très bien ensemble ». J’adore l’accent britannique, et puis finalement le son des mots « qui vont très bien ensemble », qui est devenu pour moi presque une phrase passe-partout, que tu répètes un peu sans réfléchir, il y a une force... une force de conviction. Mais j’aime bien cette idée que des mots très très simples – « Michelle », « ma belle » – peuvent provoquer des sentiments très profonds, traduire une exploration intime très profonde, sans que l’on se cache derrière une poésie compliquée. « Michelle ma belle sont des mots qui vont très bien ensemble » et ça se suffit à soi-même. Et tout est dit. Voilà.

Donc je pense que c’est pour ça que c’est une phrase qui m’est restée, parce qu’elle à cette simplicité débordante.

Quand parler français ou ne parler français pose problème

Parfois, s’exprimer en français peut poser problème. Ainsi, en Flandre ceux qui parlaient français dans la cour de récréation étaient puni. On retrouve cela dans plusieurs . Au quand on parlait la langue nationale on devait porter « le symbole » autour du cou (un os). Au , au marché, si on parle le français on paye 4 ou 5 fois le prix par rapport à ceux qui parlent le Pidgin… Ailleurs, on parle de « faire le petit français en roulant les r ».

A l’inverse, le français sans transformation est parfois imposé. Au Cesti, l’école de journalisme de Dakar, les élèves futurs journalistes s’expriment souvent sur facebook en Wolof ou en français transformé, même quand ils s’adressent à leurs professeurs. Celui-ci leur dit alors : « je ne comprends pas, Mettez vous à jour sinon vous serez étiqueté ancien combattant ».

De même au secrétariat du directeur Général Adjoint de l’ANPE du , il existe une caisse : on doit payer 25 CFA pour un mot en Bambara et 100 CFA pour une phrase complète. L’objectif est d’amener progressivement à acquérir des réflexes, y compris pour des stagiaires qui ne parlent pas français alors qu’ils ont fait leur cursus en français. Cela pose parfois des cas de conscience, comme la fois où un interlocuteur au téléphone ne parlait pas le français mais seulement le bambara…

Les limites de la langue

L’un des participant nous raconte une histoire : « Je n’arrive plus à pleurer en bambara » – « Ben alors pleure en français » – « ai, bi, ci »

Derrière cette blague, se pose la question des limites d’une Cela s’exprime par exemple par la distinction entre des concepts qui peuvent être exprimés par des mots différents dans une langue mais qui sont rassemblés en un seul mot dans une autre langue :

·         L’espagnol a deux termes pour le deux verbes être : « ser » (« je suis un homme ») et « estar » (« je suis bien aujourd’hui »). Une telle distinction en français nous éviterait bien des querelles (« je suis bien » peut vouloir dire que l’on est fondamentalement quelqu’un de bien ou que l’on vient de faire quelque chose de bien… sans compter que cela peut également vouloir dire que l’on se porte bien…)

·         Le grec ancien disposait de trois mots pour exprimer le temps : chronos (le temps qui passe), kairos (l’instant présent), aeon (le temps cyclique)

La grammaire peut également être source de limitation. Il existe par exemple une distinction entre le duel (interpersonnel) et le pluriel (à partir de 3) entre autre dans les langues slaves[7].

Une troisième limitation vient d’expressions qui ne peuvent se traduire littéralement : Salif keita chante « l’enfant qui va manger le bénéfice » (profiter). Dans certains cas des expressions n’ont pas leur pendant dans une autre langue ne permettant pas de « penser » un concept particulier. Ou bien encore des langues utilisent des expressions différentes faisant penser ce concept autrement : « tu te paies ma tête » se dit « you are pulling my leg » en anglais (« tu me tires la jambe »).

Du Français aux français

Les Français dans les différents

La réflexion du groupe est partie d’une question : est-ce que Brel chante en français de ? (avec des termes comme « septante »…)

Un français adapté existe en , ou encore Québec. En , cela dépend du  :

·         En Côte d ’Ivoire il y a une volonté de faire ressortir la culture ivoirienne (« keshia » pour  « qu’est-ce qu’il y a »)

·         Au on parle de sénégalisme mais avec des perceptions diverses. Oumar Sankharé répertorie les sénégalismes dans les discours, qu’il considère comme des « fautes de grammaire ». René Dumont se contente de les rassembler dans un livre. Léopold Sédar Senghor, considérant que le français doit être uni, a cherché à les faire accepter par l’Académie Française. C’est ainsi que « l’essencerie » (station service) et la dibiterie (petite gargote où on sert de la viande grillée au feu de bois) sont entrés dans le dictionnaire.

Au , la génération qui a fait l’école à l’époque française à le respect de la langue académique. La nouvelle génération prend plus de liberté et laisse libre court à son imagination, elle chante dans un français qui est « son français » et non plus dans le français de sa langue nationale.

La naissance de nouvelles langues ou jouer avec la langue

Les patois et certaines langues locales ont malheureusement tendance à disparaître, mais la langue française continue d’évoluer. C’est le cas par exemple du langage des banlieues en . Parfois, de nouvelles langues apparaissent à partir du français comme le nouchi.

Les expressions régionales viennent continuellement enrichir la langue. C’est le cas des expressions « Wesh, wesh » ou encore tu « fais le Bôw » à Marseille, ou « Je ne mange pas le riz couché » (fait la veille) en . Les expressions voyagent. Ainsi, « une voiture qui couche dehors » est connu en et en Côte d ’Ivoire mais pas au . De nouvelles expressions peuvent naître par métaphore ou même par jeu de mot.

Jean-Christophe () : pour faire rire, un jeu de mot doit être mauvais[8]

Depuis trois jours, je ne sais pas pourquoi, je suis obsédé par le savon - en fait, comme tu le dis très bien, peut-être parce qu’on est à Marseille, et je pense à Boby Lapointe : « ça nous l’savons... de toilette ! ». Et c’est un jeu de mots... on passe devant la savonnerie tous les jours, et tous les jours, plusieurs fois par jour, et je pense à chaque fois à Boby Lapointe. Je ne sais pas pourquoi, c’est pas un très bon jeu de mots, c’est un très mauvais jeu de mots, et c’est ça le miracle de Boby Lapointe  :  c’est qu’il a bien compris qu’un jeu de mots, pour faire rire, il faut qu’il soit mauvais, résolument. Et c’est ça qui me réjouis, qui me rend la vie plus belle.

Enrichir la langue peut avoir des objectifs très différent :

·         Cela peut servir à ce que l’on ne soit pas compris exemple dans le verlan (créé lors de la 2ème guerre mondial pour ne pas être compris des allemands qui parlaient un peu le français)

·         Mais cela peut au contraire servir à être mieux compris et à penser des concepts nouveaux, comme dans le projet du « dico du futur[9] » qui vise à proposer de nouveaux mots pour penser les nouvelles situations (un « enverdeur » est un intégriste de l’écologie qui critique en permanence les pratiques pas assez vertes de ses proches[10])

Les âges de la vie

Lors des interviews , un autre domaine a été abordé qui ne touche pas à la langue mais à un autre aspect de l’interculturalité : les différents âges de la vie. Ce point avait déjà été abordé avec en particulier la place des anciens lors du premier forum InnovAfrica en décembre 2009 (voir 2.3.3 Atelier interculturel lors du forum InnovAfrica à Bamako page 15).

Mais dans d’autres cultures, c’est moins la place des anciens que sa capacité à s’insérer dans la société comme n’importe qui est mise en avant.

Denis () : l’âge n’a pas d’importance dans la vie[11]

« On a vu parfois / rejaillir le feu / de l’ancien volcan / qu’on croyait trop vieux »

Et donc pour moi, ça me dit... que l’âge n’a pas d’importance dans la vie, et qu’à tout moment on peut rebondir, refaire des choses, remonter des histoires, recréer, et qu’il n’y a pas de limite dans la vie.

 

 Xavier () : Accompagner les gens dans leur vie[12]

Une expression qui ferait référence à une chanson ? Je dirais « prendre un enfant par la main », par exemple, puisque c’est une très belle chanson qu’on m’a chantée dans mon enfance, une sorte de comptine, un petit peu, (chantonne) « prendre un enfant par la main », et c’est aussi l’idée d’accompagner, d’accompagner les gens dans leur vie, d’accompagner les enfants dans leur croissance, et j’aime beaucoup cette idée-là), c’est quelque chose... c’est un petit peu dans mon jardin secret, caché au fond, là, mais quand j’ai des moments de nostalgie, (...) je me rappelle cette chanson. Et effectivement, il y a eu une époque où j’étais tout petit, et j’essaie de m’en rappeler pour garder une certaine fraîcheur de regard sur le monde, une sorte de naïveté qui me permet d’aborder les choses toujours sous un regard nouveau, en essayant d’éviter les préjugés.



[2] Le dioula que l’on peut assimiler à la même langue que le bambara et le malinké est une langue véhiculaire d’ de l’Ouest parlée par 20 millions de personnes.

[7] Certains peuples comptent en un deux beaucoup : http://www.cornu.eu.org/news/certains-peuples-comptent-en-un-deux-beaucoup

[9] Dico du futur : http://www.dicodufutur.com/




 

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